La manufacture d'un pogrom

Un crime horrible, des images choquantes. L’étincelle parfaite.

Un hooligan plus opportuniste que la moyenne, habitué à la fabrication de controverses, se pointe avec son bidon d’huile : l’étincelle devient conflagration.

Un richissime oligarque, médiocre et misérable, accessoirement un fervent fasciste, se décide à prêter main-forte au hooligan pyromane : les deux partagent une vocation pour la suprématie raciale. La bouffée d’oxygène fournit par l’oligarque de la tech et ses substantiels moyens donnent une ampleur immense à la conflagration.

Tout ceci, dans un paysage politique et médiatique maladivement obsédé par l’immigration, jugée responsable de tous les maux affligeant ce riche pays.

Finalement, sur le plancher des vaches, des jeunes radicalisé·es, notamment par la mouvance des actives clubs, répondent à l’appel. Le pogrom prend forme : menaces, agressions, expulsions. C’est un déchainement de violences envers toutes personnes non-blanches. Le message est clair.

Nous sommes à Belfast, en juin 2026. Et la chorégraphie haineuse est un succès.

Pour l’instant, le Québec et le Canada ne font pas face à un niveau comparable de violence, mais nos sociétés sont, elles aussi, pleinement engagées dans un processus de fascisation.

Comment éviter d’en arriver jusque-là? Je propose une brève immersion dans le contexte britannique, question de tracer quelques parallèles et d’en tirer quelques leçons.

Voyez ceci comme une tentative de contrecarrer la polarisation ambiante. Comme un appel au dialogue. On doit toutes et tous pouvoir s’entendre sur le fait qu’il serait préférable d’éviter l’éclosion d’un pogrom au Québec, n’est-ce pas?

Et comme le veut la tradition, il faut déjà commencer par poser les termes.

Qu’est-ce qu’un pogrom, au juste?

L’expression d’origine russe désigne historiquement des explosions de violence populaire visant les populations juives d’Europe de l’Est. Depuis, l’usage s’est généralisé pour décrire l’orchestration de violences par un groupe majoritaire envers un groupe minoritaire, et ce, sans l’implication directe de l’État.

L’Irlande du Nord est précisément l’un des endroits où cette généralisation est survenue, le 20e siècle ayant été le théâtre de multiples épisodes de violences intercommunautaires entre le camp républicain (principalement catholique) et le camp unioniste (largement protestant). Deux moments en particulier sont qualifiés de pogroms, l’un au début des années 1920, et une flambée de violences en 1969. C’était le début du conflit nord-irlandais.

Sachez qu’il existe un débat au sein du milieu académique pour la définition exacte du terme. Toutefois, dans le contexte irlandais, l’usage est largement établi en raison de l’expérience vécue. C’est ainsi que plusieurs politicien·nes d’Irlande du Nord, le Irish Times, The Times et d’autres médias ne se sont pas gêné·es pour qualifier de pogrom ce qui est arrivé à Belfast.1

Première leçon : le contexte historique influence la manière dont la violence s’exprime (et comment on la qualifie).

Ici, depuis l’attentat de la mosquée de Québec, cette même haine s’exprime sous la forme d’actes de vandalisme, comme ce que l’on a pu voir à la mosquée de Trois-Rivières le 17 juin, un évènement qui en rappelle d’autres et qui n’a pas bien fait réagir la classe politique.

Une autre potentielle inspiration pourrait être ce que la réalisatrice Alanis Obomsawin a baptisé La pluie de pierres à Whiskey Trench. Un moment tragique de la résistance de Kanesatake (aussi connu sous le nom de la crise d’Oka) où de braves patriotes ont cru pertinent de lapider un convoi d’automobiles transportant des personnes âgées, des femmes et des enfants quittant le territoire de la réserve (sous escorte policière).

Un homme atteint à la poitrine d’un projectile mourra de ses séquelles une semaine plus tard. Cet événement pogromesque pourrait-il servir de modèle pour ces nostalgiques « d’un Québec blanc »?

Une ambiance pour le moins tendue

Avant d’aborder le paysage politique britannique, rappelons que les violences de juin à Belfast sont loin d’être un événement isolé. L’Irlande du Nord fut secouée par plusieurs journées d’émeutes racistes en juin 2025, comme ce fut le cas en août 2024.

Souvenez-vous qu’à ce moment, le célèbre intellectuel nationaliste Mathieu Bock-Côté avait apporté son soutien aux racistes qui s’en prenaient aux mosquées et à des hôtels hébergeant des réfugié·es, en légitimant leurs arguments et en reprenant leurs mensonges.

Après tout, comme son collègue Richard Martineau nous expliquait récemment en commentant le stunt des suprémacistes à Shawinigan, ce type d’explosion haineuse serait avant tout le produit de l’extrême gauche et de son influence sur les politiques publiques…

En tout cas, si vous pensiez que l’empire Québecor en fait beaucoup pour attiser le mépris de l’Autre, vous n’avez encore rien vu : l’écosystème médiatique britannique a transformé cette discipline en un véritable art.

Un compendium des premières pages du Daily Mail, une saloperie raciste
« [...] and, yes, you can blame human rights again. »

Tout ce spin médiatique a bien sûr des conséquences, qui sont d’ailleurs documentées par de multiples études.2 Résumons en disant que la parole haineuse s’est désinhibée, pourrissant l’espace public, parfois de manière assez spectaculaire :

PSNI remove ‘hateful and racist’ anti-immigration banner from children’s play park as criminal probe launched
Bannière trouvée à Moygashel en début juin.
Source.
Anti-Islam mural in Newtownabbey being treated as ‘hate incident’
Bannière trouvée à Newtownabbey en fin mai.
Source.
PSNI cautions two men after anti-immigration mural appears on gable wall of Newtownabbey home
Une autre affiche trouvée à Newtownabbey en début mai.
Source.
Police take down controversial Moygashel play park banner again
Ce n'est pas une erreur, la bannière a été raccroché deux semaines plus tard, au même parc.
Source.

Difficile de ne pas tracer un parallèle avec les multiples graffitis islamophobes qui furent gribouillés dans la ville de Québec, dans la dernière année.

«Maudits musulmans, on vous haït, retournez chez vous! Décalissez!» peut-on lire sur un graffiti dans le Parc du Foulon.
Un graffiti haineux au parc du Foulon, à Québec, a fait réagir sur le web (c'était en début juin).
Il y en a eu d'autres.

C’est bien normal, car nous avons à faire à la même vision du monde. Que ce soit pour les émeutiers britanniques ou avec la folie « d’un ethnocide démographique » du groupuscule nationaliste Nouvelle Alliance, ces gens se sont convaincus qu’ils font face à une crise existentielle. En puisant dans l’imaginaire du nationalisme ethnique et en conjurant leur disparition prochaine, ils en arrivent à tout justifier pour maintenir leur position de domination dans l’échelle raciale (ou culturelle / civilisationnelle).

C’est le complot du grand remplacement, à la fois un délire terrible et un puissant mécanisme de fascisation. Au cœur de cette théorie politique est l’idée que les sociétés humaines fonctionnent comme des jeux à somme nulle : la solidarité n’est pas une option, car le monde est une jungle impitoyable où chaque individu / groupe doit lutter pour sa survie.

C’est une mentalité imprégnée de darwinisme social.

Vous êtes soit un vrai américain, soit l’un de ces indésirables qui empoisonnent le sang de la nation.

Votre allégeance va au Québec, ou elle va au Canada.

Et en Irlande du Nord, le clivage historique catholique-protestant cède le pas à la division entre personnes blanches versus non-blanches.

Pour ces médias qui ont décidé d’exploiter ce clivage, point de leçons à offrir, car ils ne font que suivre la logique capitaliste à son aboutissement. Par contre, pour les médias qui ont comme ambition de ménager le vivre ensemble, j’offre deux observations.

De un, ce n’est manifestement pas le statut migratoire des personnes visées qui est en jeu, mais bien l’altérité et la diversité ethnique. Quand les émeutiers passent de porte en porte, il n’y a pas de vérifications des papiers avant de terroriser et d’expulser.

C’est l’extrême droite qui insiste sur l’aspect « anti-immigration », en assimilant ces émeutes à une contestation de l’immigration qui aurait un peu dérapé. Nul besoin de reprendre leur cadrage. Par pitié.

Le Devoir, la Presse et Radio-Canada qui décrivent le pogrom comme une protestation « anti-immigration »

Précisons aussi que l’usage de guillemets n’est pas nécessaire pour qualifier ces émeutes de racistes…

Le Devoir, la Presse et Radio-Canada qui ajoute des guillemets autour du mot « raciste » pour décrire le pogrom de Belfast

Finalement, un dernier point qui me parait révélateur. Le pogrom s’est déroulé dans des quartiers réputés pour être d’allégeance loyaliste. C’est dans ce même camp politique que nous retrouvons la tradition estivale de faire de grands feux de joie sur lesquels sont brûlés des drapeaux de la république d’Irlande. Dans les dernières années, des drapeaux palestiniens ont été ajoutés à ces bûchers. En 2025, c’était au tour d’effigies de personnes demandant l’asile.

Et cet été, un groupe loyaliste a été encore plus loin dans l’odieux.

Une effigie d'une mosquée, en voie d'être brulée.
Source.

Cachez cette Palestine que je ne saurais voir

Justement, le Royaume-Uni et le gouvernement de « centre gauche » de Keir Starmer se sont distingués sur le sujet de la Palestine.

À l’été 2025, « le gouvernement travailliste de Keir Starmer a interdit Palestine Action, classant cette association propalestinienne britannique comme terroriste, au même titre que le Hamas ou la société de mercenaires russes Wagner. »

La raison? Le groupe est à l’origine de plusieurs actes de vandalisme, notamment sur des avions militaires et dans une usine d’armement israélienne. Quatre activistes ayant participé·es à cette dernière action furent récemment condamné·es en tant que terroristes.

C’est la première fois qu’une cour britannique pose un tel jugement pour des dégradations matérielles. Pendant ce temps, dans les rues du pays européen, des milliers de citoyennes et de citoyens se sont fait arrêter pour avoir brandi une pancarte en soutien à Palestine Action.

Le contraste est total avec les centaines de condamnations criminelles lors des émeutes de 2024 ou de 2025 : pas une n’a été associée à un acte terroriste. Pour le système judiciaire britannique, une personne qui fout le feu à un hôtel hébergeant des personnes demandant l’asile avec l’intention de mettre en danger ces vies humaines, ce n’est pas un acte terroriste.

En haut, des émeutiers à Belfast. En bas, des gens protestant la condamnation de Palestine Action.
En haut : des personnes qui n'ont rien à voir avec le terrorisme (source).
En bas : des personnes qui soutiennent le terrorisme. Selon les magistrats britanniques (source).

Mais démolir du matériel militaire étant employé pour commettre un génocide, ça, c’est une forme de terrorisme.

C’est le monde à l’envers.

Qui plus est, c’est loin d’être le seul dossier sur lequel Keir Starmer s’est royalement fourvoyé.

Alors certes, il a hérité d’un gigantesque bordel, gracieuseté du parti conservateur, qui fut au pouvoir pendant près de 15 années (2010 - 2024). Vous connaissez la chanson, il faut réduire la dette, alors le gouvernement s’est lancé dans un sauvage programme austéritaire. Résultat : les salaires stagnent, les listes d’attente s’allongent dans le système de santé, les banques alimentaires sont sollicitées comme jamais.

Et la dette n’a pas été réduite, elle a augmenté. Évidemment. Sans parler du fiasco du Brexit

Bref, on aurait pu penser que Starmer aurait voulu se démarquer de cette grande manufacture de souffrance humaine.

Et bien non.

L’homme ne perdra pas de temps pour sabrer dans les programmes sociaux : coupures dans les subventions pour le chauffage hivernal (en 2024), puis dans les avantages sociaux pour les personnes handicapées (en 2025). Il y a bien quelques mesures de gauche dans le tas (le gel du prix des billets de train), mais, dans l’ensemble, Starmer s’est inscrit pleinement dans le statu quo.

Légendairement impopulaire, il a depuis démissionné, mais pas avant d’offrir au labour une solide dérouillé lors des élections municipales de ce printemps, au profit de l’extrême droite de Nigel Farage et des verts, seule véritable option progressiste dans le paysage politique anglais.

Keir Starmer avait pourtant déployé des efforts considérables pour courtiser le vote raciste. Il s’était vanté d’avoir expulsé un plus grand nombre de personnes que le précédent gouvernement, une affirmation qu’il a ensuite mis en scène dans une publicité qui n’est pas sans rappeler les codes visuels de l’ICE états-unienne (sans les mèmes néonazis, s’entend).

En faisant sienne l’obsession migratoire, il calculait peut-être qu’il arriverait à couper l’herbe sous les pieds de ses adversaires. C’est bien sûr le contraire qui est arrivé, puisqu’il a simplement validé le discours de la droite, dont le narratif en ressort renforcé.

C’est dans ce contexte que le pays s’est retrouvé avec une seconde option d’extrême droite, avec la récente apparition de Restore Britain, un parti qui double par la droite le Reform UK, la formation de Nigel Farage. Le chef de Restore Britain est un vilain moineau du nom de Rupert Lowe, récemment expulsé du Reform d’ailleurs.

Si les deux s’entendent sur la nécessité de déporter une immense quantité d’êtres humains, Rupert va plus loin en se lançant dans la désormais habituelle surenchère de la « remigration » : le nettoyage ethnique du Royaume-Uni. Le sulfureux fasciste renchérit : « nous allons discriminer », « interdiction totale pour les personnes étrangères de voter ou de se présenter aux élections », bannissement de la nourriture halal et cachère, etc.

Le premier jour du pogrom à Belfast, Rupert signalait son intention de poursuivre les responsables politiques ayant « délibérément placé de dangereux sauvages du tiers monde dans nos communautés ».

Nul ne sait si ce nouveau parti saura s’installer durablement dans ce beau foutoir politique. Notons que le parti a obtenu 7% du vote dans la dernière partielle, dépassant facilement le score du parti conservateur (2%), mais sans s’approcher du résultat du Reform UK (35%).

Rupert bénéficie toutefois d’un atout dans sa manche, à savoir le soutien d’Elon Musk. Une récente analyse du Financial Times indique que sur X, les publications de Rupert obtiennent une très grande portée (au delà de 10 millions de vues), bien au delà des publications de Nigel, qui a pourtant trois fois plus d’abonné·es. Le chef du Restore Britain a aussi éclipsé son rival en termes de revenu obtenu sur la plateforme de l’oligarque.

Qu’est-il arrivé pour qu’Elon se décide à appuyer cette nouvelle formation politique? Nigel Farage a eu l’audace de critiquer du bout des lèvres l’ordure la plus raciste de l’archipel, un homme particulièrement affectionné par le technofasciste.

Un homme surnommé Tommy Robinson, le hooligan de l’intro.

La guerre culturelle ne connait pas de frontières

Né Stephen Yaxley-Lennon, Tommy est un activiste au passé criblé de condamnations criminelles. Sa cible préférée est la communauté musulmane et sa vocation, c’est la « remigration ».

C’est aussi un ex-employé de Rebel News. C’était entre 2017 et 2018, moment où il en a profité pour lisser son image en se prétendant journaliste : il a compris que la violence physique qu’il distribuait dans la rue a ses limites. Pour avoir un impact durable, il faut commencer par gagner la guerre culturelle. L’idée étant d’agir dans le champ idéologique et culturel, qui influencera par la suite le milieu politique.

La bannière de la chaîne YouTube de Tommy Robinson (avec un typo)
« Investagative journalist » 😂 (c'est la bannière de sa chaîne YouTube).

La prépondérance de l’immigration dans le discours public est un bon exemple d’une victoire de la droite dans la guerre culturelle. La classe politique y a mis du sien, mais c’est véritablement un travail d’équipe. Avec l’apport d’énergumènes comme la clique de Rebel News.

C’est bien pourquoi, même si l’homme n’est plus à leur emploi, la collaboration ne s’est jamais arrêtée. Ezra Levant, son ancien patron, était présent lors du rassemblement « Unite the kingdom » en 2025, un événement organisé par Tommy et qui avait attiré une foule estimé entre 110 000 et 150 000 personnes.

À noter que deux autres employés de Rebel News étaient aussi de la partie, à savoir Alexandra Lavoie (basée au Québec) et Avi Yemini, un batteur de femme et un ancien soldat de l’armée israélienne.

Dans cette grande kermesse qui a accueilli la crème de la crème de l’extrême droite européenne, la religion chrétienne a une importante présence : les symboles religieux abondent, certaines personnes portent un costume de croisé et c’est un prêtre qui a ouvert les festivités! Accompagné de gens criant « Christ is King! », le religieux s’est lamenté de l’érosion du christianisme. Sans faute, c’est l’Islam qui est mis en cause, comme l’expliqueront plusieurs des invité·es, tel qu’Éric Zemmour ou l’équipe de Rebel News, qui ne manque jamais une occasion pour parler « d’islamisation ».

Quant à Tommy, il n’est pas réputé pour avoir la langue dans sa poche :

Ce n’est pas seulement la Grande-Bretagne qui se fait envahir, ce n’est pas seulement la Grande-Bretagne qui se fait violer. Tous les pays occidentaux font face au même problème : une invasion, orchestrée et organisée afin de remplacer les citoyens européens.

C’est un discours grand-remplaciste standard : l’immigration est présentée comme une masse uniforme, une armée étrangère, comme le laisse entendre le champ lexical militaire. Le « peuple » a bien le droit, sinon le devoir de se défendre face à cet ennemi externe (qui restera à jamais étranger, point d’intégration chez les suprémacistes).

En effet, le pogrom est généralement présenté par ses tortionnaires comme un acte de salutaire défense. Elon Musk, qui était virtuellement présent au rallye, exprimait alors à merveille cette perspective : « que vous choisissiez la violence ou pas, la violence s’en vient pour vous. Soit vous luttez, soit vous périssez. »

Le risque est existentiel et la situation s’empire à vue d’œil : il faut agir et vite. Pour donner substance à ce pur fantasme, le scandale des « grooming gangs » a récemment été remis à l’agenda du jour (merci à Rupert Lowe).

Ce scandale est une honte nationale et la colère qu’il inspire est légitime. L’État britannique a misérablement failli à sa tâche pendant de longues années. L’instrumentalisation qu’en fait l’extrême droite est cependant répugnante : le gouvernement aurait tourné le dos aux victimes par wokisme (nombre des criminels qui les exploitaient sexuellement étant d’origine étrangère).3

La réalité, c’est plutôt que le gouvernement n’en avait pas grand-chose à cirer des violences sexuelles. Si vous ajoutez une bonne dose de mépris de classe, de misogynie et de coupe budgétaire dans le tas, vous obtenez ces tragédies. Tragédies qui sont, à leur tour, exploitées pour déshumaniser l’ensemble de l’immigration d’origine asiatique.

J’insiste sur le caractère déshumanisant des propos tenus, notamment par Elon Musk, qui compare l’immigration à des orcs et le bon peuple anglais, à des hobbits…

Tommy est encore plus direct : il suggère platement qu’il n’existe « qu’une seule solution ».

La seule solution, pour Tommy Robinson, c'est la violence (c'est l'image d'une pendaison)
Source.

Deux contextes pas bien différents

Récapitulons, en commençant par ce qu’il me semble être les principales différences entre nos deux pays.

De un, le niveau de violence déployée est certainement pire au Royaume-Uni. On pourrait avancer que la proximité historique avec le conflit nord-irlandais a vraisemblablement un rôle à jouer à Belfast, le conflit ne se terminant qu’en 1998. Supposons que les blessures sont encore vives et que certaines tensions persistent.

De deux, citons aussi le fait que l’expérience néolibérale a bénéficié d’une longueur d’avance dans la terre natale de Margaret Thatcher, et que les dégâts sont assurément plus grands par là-bas.

De trois, le potentiel de mobilisation par l’extrême droite britannique surpasse la nôtre, toute proportion gardée.

Du reste? Nos deux contextes sont très similaires, en particulier nos classes politiques, qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau.

Bêtes et méchantes, elles s’accrochent au pouvoir en se payant un tas de mesures autoritaires (C-12, C-22, la défunte loi constitutionnelle de Jolin-Barrette) tout en laissant le champ libre à ces richissimes fossoyeurs de démocratie, comme Elon Musk ou Peter Thiel.

Elon Musk, l’homme qui a orchestré la mort de centaines de milliers, voire de millions d’enfants, résultat du saccage de l’USAID. L’homme le plus riche au monde, qui condamne à la mort les personnes les plus précaires et vulnérables de la planète. Un homme qui facilite, à travers ses logiciels, la production de matériel pédopornographique.

Qui donc, dans notre paysage politique, a dénoncé la terrible influence de ce fou furieux?

C’est sûr que cela nécessiterait une colonne vertébrale et un minimum de respect pour la dignité humaine. Alors que l’on parle de gens qui acquiescent aux entreprises génocidaires d’un empire en état de putréfaction. Et qui restent de marbre face à la brutalisation de l’Amérique latine.

Libérale ou nationaliste, notre classe politique a aussi créé les conditions nécessaires pour que la police à Montréal-Nord harcèle et maltraite la population racisée. Comme elle a créé les conditions pour qu’encore aujourd’hui, les femmes autochtones soient disproportionnellement victimes de violences obstétriques.

Mais tout ça, ce n’est que la barbarie habituelle. Il en faut plus pour inspirer un pogrom.

Par exemple, en fabriquant une opposition factice entre les besoins de la population et ceux des nouveaux et nouvelles arrivantes, comme si l’on pouvait expliquer notre dystopie actuelle par un manque de ressource, et non pas à un enjeu lié à la distribution des abondantes richesses produites par nos économies. Pensez à la saga de l’accès aux garderies subventionnées : les immigré·es passeraient avant le reste de la population, un mensonge propagé par la CAQ et qui encourage une sordide compétition suintant le nativisme.

Un coup de pub de Drainville qui prétend « prioriser les québécois » versus les nouveaux et nouvelles arrivantes.
Source. Sachez aussi qu'en début juillet, le gouvernement britannique annonçait que les réfugié·es ne devraient jamais être logé·es dans de nouvelles constructions. Exactement la même logique malhonnête qu'utilise Drainville : c'est la préférence nationale, un concept mis au point par l'extrême droite française.

Pensons aussi au chef péquiste, qui domine les sondages et qui n’est même pas capable de dénoncer la suprématie blanche lorsqu’elle s’affiche au grand jour, comme ce fut le cas à Shawinigan. C’est-à-dire qu’il a condamné le geste sur le coup, et puis, quelques jours plus tard, il alertait qu’en fait, il fallait bien faire attention « aux extrêmes » en opposant les suprémacistes à des activistes anti-génocide…

Il se basait alors sur de la désinformation produite par Rebel News, présentant les activistes propalestinien·nes comme des antisémites. Un récit trompeur que lui et plusieurs autres (tel que Dimitris Soudas) ont entretenu. PSPP partage des atomes crochus avec l’organe de propagande d’extrême droite, c’était très évident lors de son entrevue avec Alexandra Lavoie ce printemps. Moment où il avait complimenté leur travail et en avait profité pour vomir des commentaires qui auraient eu leur place au rallye de Tommy Robinson (en évoquant un lien entre l’immigration et « un recul du droit des femmes [en Europe] », sans préciser à quoi il faisait référence).4

Pire encore est le sentiment d’urgence véhiculé par cette idée du référendum de la dernière chance. Le risque est existentiel et la situation s’empire à vue d’œil : il faut agir et vite…

***

Tout ceci est fort angoissant et très inquiétant, mais vous savez quoi? Ce ne sont pas les symptômes d’une société polarisée. C’est le produit de la radicalisation d’une élite politique en perte de contrôle.

Pas pour rien que celle-ci présente presque toujours la polarisation comme un clivage horizontal (nationaliste versus fédéraliste, né·e ici versus né·e là-bas), alors que la véritable source de nos problèmes, c’est le clivage vertical (ultrariche versus l’humanité).

La population est, en moyenne, loin d’être aussi radicalisée que Farage, Lowe ou Musk, et à Belfast, elle l’a prouvé en organisant l’une des plus grandes manifestations antiracistes de l’histoire de la ville, quelques jours après le pogrom.

Ceci étant dit, la situation me parait grave. Déjà, parions que nos élites (politique, médiatique, économique) vont poursuivre leur radicalisation.

Les multiples crises que nous vivons vont aller en s’empirant (crise du logement, crise climatique, etc.).

Nous pouvons aussi compter sur l’ingérence de l’internationale fasciste.

En conclusion, j’ignore quelle forme prendra la violence. Cependant, ce qui est clair, c’est qu’il y a des gens bien puissants, qui salivent à l’idée de nous voir nous entretuer.


  1. Voici l’article du Times et celui du Irish Times. Dans ce texte, la députée Claire Hanna, de Belfast, qualifie les émeutes de « race-based pogrom ». ↩︎

  2. L’observatoire de la migration de l’université Oxford a publié ce rapport en 2016. Ça date, mais plusieurs constats étaient déjà posés : éditorialisation du traitement de l’information, usage d’un champ lexical tendancieux (l’immigration est « massive » et « illégale ») et bien souvent connoté négativement (car associé au crime et à l’insécurité).

    Cet article, paru en 2018 et analysant 125 textes publiés peu avant le Brexit, atteste « la racialisation des personnes migrantes en tant que groupe distinct » et indique que ce processus présente souvent l’immigration comme « une menace à la sécurité nationale ».

    Plus récemment, ce rapport produit par un OBNL, affirme qu’il existe un biais islamophobe dans l’écosystème médiatique britannique, en particulier à la droite du spectre politique. Bien mal reçu par la droite (un think tank accuse le rapport de faire la promotion de la censure), ce texte résume la controverse (c’est très… prévisible). ↩︎

  3. J’avais traité de ce scandale en 2024 dans ce texte (voir la deuxième partie). Cette chronique parue en 2025 en fait aussi un excellent résumé (voir la section intitulée « Recycling Rotherham »). ↩︎

  4. PSPP complimente Alexandra Lavoie au tout début, car elle aurait fait un bon travail sur le sujet des « prières de rues » (elle a fait une bonne job de bras pour démarrer la panique morale, surtout). Le passage sur le droit des femmes est autour de la 47e minute↩︎